R. Zaharia 7 Mars 2015 (Texte révisé 6 avril 2020 & 3 fév. 2024.)

Science économique et changement climatique.

1) Limites de l'évaluation économique par méthodes quantitatives en usage dans l'approche utilitariste.  

En 1999, dans son ouvrage "Energie, un défi planétaire", B. Dessus comparait 2 futurs énergétiques:
- le scénario "B A U" (Business as usual), qui se contentait de prolonger les choix et la vision du moment,
- le scénario "N O E" (Nouvelles Options Énergétiques), qui supposait une bifurcation (qui a, depuis, reçu le nom de "Transition énergétique".)

Sur le plan économique, toute comparaison entre 2 scénarios se heurte à la présence éventuelle de dépenses ou d'économies futures plus ou moins éloignées, et qui se déploient selon des profils temporels différents.
Il est donc obligatoire de choisir un taux d'actualisation, (discount rate en anglais), qui rend possible les additions, (ou les soustractions), entre les Euros de 2035, et ceux de 2015.

B. Dessus mettait en évidence une véritable tragédie: selon les canons de la théorie économique standard, les scénarios de type NOE ne peuvent être jugé désirables ! En effet, pour diverses raisons, (notamment l'effet de richesse qui postule une augmentation de la richesse des générations futures du fait que l’économie est en croissance), la pensée dominante recommande le choix de taux d'actualisation élevés (entre 4% /an et... 10, 15... ou même 30% /an !)

Or, dans la plupart des cas, la transition énergétique ne peut être jugé avantageuse que si les bénéfices futurs qu'elle autorise ne sont pas écrasés par de forts taux d'actualisation (à 8,4% /an, un gain de 1000 E en 2035 vaut moins de 200 E de 2015.) 

Le 5ième rapport du Groupe 3 du GIEC, (relatif aux démarches d'atténuation du CC), met cependant en évidence quelques cas où la pratique actuelle est tellement énergétivore et polluante que... même avec des taux de 15 à 30% /an, une démarche de transition demeure préférable ! (p.766, le GT3 cite les cas de la production de pâte à papier ou de ciment, en Chine, en Inde, en Thaïlande et, en Allemagne.)

Sans employer cette expression, le GT3 insiste beaucoup sur les distorsions de perspective, (sinon de concurrence), liées au choix inévitable d'un taux d'actualisation.
Il s'abstient, évidemment, de souligner combien ce phénomène se prête à la manipulation ! (Par exemple, les scénarios imposant aux générations futures des dépenses considérables sont privilégiés par la science économique dominante, dans la mesure où elle écarte le choix de taux d'actualisation faibles. En France, c'est seulement en 2006 que le taux d’actualisation applicable aux investissements publics a été ramené de 8 à 4% pour les durées s’étendant jusqu'à 30 ans).

Inversement, un choix tout à fait décisif a été mis en oeuvre en 2006 par l'équipe de Nicolas Stern: l'hypothèse d'un taux d'actualisation de... 1,4% /an, (cf. parag. 5.2 de cet article 2007 d'O. Godard), un taux qui ne figure pas parmi tous ceux cités dans le rapport 2014 du GT3 du GIEC !

Inutile de dire que dans le contexte d'avant la crise de 2008, (à une époque où des taux de rentabilité des capitaux propres à DEUX chiffres étaient rarement considérés comme une spoliation...), beaucoup d'apôtres de l'efficience des marchés financiers dénoncèrent une manoeuvre "ad hoc"! (cf. op. cité).

Ce que ces considérations parfois contre-intuitives mettent en évidence, c'est la situation paradoxale dans laquelle le choix d'une voie moins incertaine et moins menaçante, celle de la transition, pourrait être tragiquement retardé, non pas à l'issue d'un débat entre citoyens libres et éclairés, comme en rêvait Condorcet, mais en raison de la domination d'une théorie économique que l'expérience, ainsi que certains économistes hétérodoxes, ne cessent de mettre en cause ! (Voir par exemple "l'Imposture économique" de Steve Keen)

Après le vif débat à ce sujet provoqué par le premier rapport de N. Stern, (2007), l'article d'O. Godard déjà cité se concluait ainsi :

Quelles voies nous reste-t-il alors pour penser une idée d’action engagée au nom des générations futures ? Une solution consiste à dépersonnaliser les termes du jugement, mais sans retomber sur l’utilitarisme. Une réflexion comme celle de Hans Jonas (1990), habitée par la préoccupation pour la survie de l’humanité et par celle de l’humain dans l’humanité, ouvre une direction qui récuse d’ailleurs les calculs de coûts et d’avantages mâtinés de probabilités dès lors que l’issue apocalyptique est en vue.
Une autre voie propose de s’appuyer sur les différentes formes de promesses que les générations présentes veulent faire aux générations futures, au nom de l’image morale qu’elle veulent laisser d’elles à leurs lointains successeurs mais aussi de l’image morale d’elles-mêmes qu’elles veulent préserver à leurs propres yeux.
Il n’est plus question ici de droits des générations futures, ni de maximisation du bien-être intergénérationnel, mais du désir des vivants de vouloir transmettre à ceux qui les suivront tout ou partie du monde dont ils ont hérité et usé, augmentée de ce qu’ils jugent être leurs meilleures contributions à l’expérience humaine, celle en laquelle ils souhaitent être reconnus. C’est la combinaison de ces deux approches qui peut donner une assise juste à l’objectif de développement durable.


Huit ans plus tard, il est intéressant de noter l'évolution de la stratégie de conviction employée, telle qu'elle apparaît dans l'introduction du chapitre 9 du second rapport Stern: plutôt que de chercher à démontrer l'intérêt économique de démarches d'atténuation du changement  climatique (Mitigation, en anglais), le Plan d'Action Global formulé par l'équipe réunie par N. Stern, liste 10 propositions utiles pour la production de richesses & la santé publique, qui en outre... contribuent à la réduction des émissions ! ("A key insight of the New Climate Economy study is that these actions make good economic sense, even before their climate benefits are considered. Countries can gain a net benefit from implementing the proposed actions, when these full advantages are considered." C. à d. "Un aperçu clé de l'étude sur la nouvelle économie climatique est que ces actions sont judicieuses sur le plan économique, avant même que leurs avantages climatiques ne soient pris en considération.)  


2) Une zone aveugle du débat public sur l'intérêt économique de la lutte contre le changement climatique ?

Au siècle dernier, un choix a été effectué  par l'OMM et le PNUE, (2 institutions onusiennes qui, ensemble, ont créé le GIEC): elles ont confié à un groupe réunissant surtout des économistes, le soin d'éclairer l'intérêt de l'atténuation, (en rendant compte de la production académique en sciences économiques).
La question que soulèvent les 2 rapports Stern, (2007 et 2014), est sans doute une zone aveugle du débat public: ce choix n'était-il pas mal fondé ? Comme l'a observé implicitement O. Godard, il y a 8 ans, il se pourrait que les sciences économiques ne soient pas en mesure, dans leur état actuel de remplir cette fonction ?! (Incapacité liée, entre autres, au poids accordé au libre échange et à l'efficience des marchés... 2 véritables dogmes dont les vertus sont en outre mesurées à l'aide d'un indicateur quantitatif qui, par nature... ignore le CC.)

Il n'est pas question ici de critiquer ou de sous estimer le travail considérable que représentent les rapports du GT3 du GIEC. Cependant, une fois reconnus les grands mérites de leurs auteurs, il convient de s'interroger sur les lacunes éventuelles que son mandat peut rendre inévitables.

Que se passe-t-il par exemple, si des questions vitales pour l'atténuation, ne sont pas l'objet de publications scientifiques du niveau requis pour être considérées par le GT 3 ?  

Cette lacune peut-elle expliquer l’absence de toute référence aux IFRS et à l’IASB ? La règle du Mark to market achève de cadenasser...la prison du court terme ! (Comme le dit l'article Juste Valeur sur Wikipedia: le passage aux normes comptables IFRS expose désormais les sociétés à une très forte volatilité aussi bien de leur compte de bilan que de leur compte de résultat.)

Rien n'est plus contraire à la lutte contre le CC que le court termisme induit par l'abandon de la valorisation au coût historique, (dans laquelle l'actif reste valorisé dans les comptes à son prix à la date d'achat, même si entre temps sa valeur de marché a évolué). Poussée jusqu'à l'absurde, cette règle engendre le Trading HF, activité parasitaire qui transforme en $ des gains en nanosecondes !

De même, n’est pas évoqué le rôle éventuel pour le financement de l’atténuation, que pourraient prendre les banques centrales. Ou encore, celui de monnaies complémentaires dédiées à la transition, (à l’image des Mefo Bills de la fin des années 30, qui furent hélas, dédiés au réarmement allemand.)

Plus précisément, la domination du terme Market (1162 occurrences), ne suffit peut être pas à rendre compte de celle de la finance: les demandes de prêts des entreprises non financières et des ménages, sont-elles évaluées par les comités de crédit des banques (notamment dans les pays de l'OCDE), en considérant un taux d'actualisation inférieur à 6% ?

 On peut se demander si l’arrivée de certains BRICS au premier rang des pays émetteurs ne crée pas un biais dans l’analyse, susceptible de masquer certains effets pervers présents dans les pays OCDE ? (alors qu’ils représentent encore [30%] ? [35%] ? des émissions, mais que leur responsabilité historique, cumulée sur le 20ième siècle, fait de leur engagement à réduire d’au moins 75%, un élément clé du succès de la négo post Kyoto ?)

"Bien qu'il soit souvent moins coûteux de changer le processus de production... le poids des habitudes, le manque de financement, la frilosité ou l'indifférence des banques, ne se liguent-ils pas pour empêcher la réalisation d'importantes économies d'énergie, et la réduction correspondante des émissions de CO2" ?!